Inflation ou déflation ? (1ère partie)

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Le débat qui fait rage en ce moment c’est hyperinflation ou déflation ? Je me questionne moi-même beaucoup. Le bon sens voudrait que lorsque l’on imprime de la monnaie en masse, on débouche sur un risque d’inflation incontrôlable. Les stratégies de la FED en alarment certains tandis que d’autres disent que c’est inutile voire insuffisant.

Alors quoi ?

Premièrement il semble qu’il faille s’entendre sur la façon dont on définit l’inflation. Est-ce l’augmentation de la quantité de monnaie en circulation ? Ou bien est-ce l’argent qui vaut moins cher, les prix qui augmentent ? On peut en effet imaginer que la monnaie en circulation augmente mais qu’elle ne circule pas. C’est l’argument mis en avant par les déflationnistes actuels :

Le niveau de la masse monétaire est important parce qu’il a un impact direct sur l’inflation.

Wikipedia nous  rappelle ainsi cette règle de base en macroéconomie :

“MV = PQ

où M est représente la masse monétaire, V la « vélocité de la monnaie », le nombre de fois qu’une unité monétaire change de main chaque année, P le prix moyen des produits vendus chaque année et Q la quantité moyenne vendue chaque année.

En d’autres termes, si la masse monétaire augmente plus vite que la croissance du produit national brut, il est plus que probable que l’inflation va suivre.”

“V” c’est donc le nombre de fois où un $ est dépensé : si il n’est pas dépensé, si il n’est pas utilisé, il sera difficile d’envisager de l’inflation.

Autrement dit tout l’argent injecté ou imprimé par la FED peut ne servir à rien : c’est pour cela que l’on tâche de voir si les banques prêtent ou pas. Celles-ci sont en effet les grandes bénéficiaires de ces injections d’argent et les aides gouvernementales sont largement tournées vers le secteur bancaire qui est le secteur d’activité qui gère la circulation de l’argent. C’est pour cela que je faisais un post en m’étonnant que le fonctionnement des banques ne soit pas abordé dans les manuels scolaires : la circulation de l’argent est un phénomène primordial.

Aujourd’hui les banques sont donc fragilisées et refroidies par les événements : elles ont tendance à s’assoir sur ce qu’elles reçoivent. Leur situation leur apparaît si inquiétante à elles-mêmes qu’elles préfèrent à présent garder le cash plutôt que de le réinjecter dans le système en le prêtant. On comprend donc bien : on peut imprimer autant de monnaie que l’on veut, si elle ne circule pas et qu’elle reste dans les coffres des banques qui veulent garder des sous de côté pour faire face à leurs erreurs de gestion…alors il n’y a pas d’inflation à envisager.

Ce graphique illustre la situation :

Total des crédits accordés par les banques

Total des crédits accordés par les banques

cliquez pour agrandir

On le voit : en 2009 ça plonge sérieux. Les banques sont donc frileuses…elles prêtent moins. On s’explique donc difficilement ceci, qui est souvent présenté comme une bonne nouvelle :

Le libor est sacrément redescendu depuis octobre

Le libor est sacrément redescendu depuis octobre

Le libor mesure le taux auquel les banques se prêtent entre elles : plus il est bas, plus les banques se font confiance. Que penser de cette baisse : il semble que les banques se prêtent entre elles mais elles ne prêtent pas aux autres acteurs du monde économique.  Je ne vois pas d’autre explication. Ici on peut donc voir l’effet “injection” des gouvernements : les banques couvertes par une garantie étatique se prêtent facilement et l’argent vaut moins cher (= taux d’intérêts plus faibles). A ce niveau les plans de relance américains peuvent  donc apparaître comme efficaces…pourtant : si les banques se prêtent entre elles, ça ne veut pas dire qu’elles fassent confiance au consommateur. Paradoxalement celui-ci garantit les fonds des banques en se portant caution via l’État, par contre personne ne se portera caution pour lui…donc on ne lui fait pas confiance et il reste à l’écart de la manne déversée par les plans de relances.

Et c’est pourtant le consommateur et les banques qui font circuler l’argent : l’un et l’autre sont impuissants si ils ne fonctionnent pas en binôme.   Il ne suffit donc pas que les banques se prêtent entre elles, il faut encore qu’elles prêtent au consommateur.

Seulement on comprend pourquoi elles se méfient :

Evolution des pertes sur les prêts que font les banques US

Évolution des pertes sur les prêts que font les banques US : autrement dit "évolution des prêts qui ne sont pas remboursés"

Ce n’est pas tout de suite que cela va s’arranger et c’est pour cela que les banques refusent de prêter : le nombre d’emprunteurs sur lesquels on peut compter se réduit.

Cela se traduit notamment via le chômage : lorsque l’on remet les chiffres actuels en perspective, on comprend la gravité de la situation.

comparaison de la hausse du chômage avec celles des récessions précédentes

comparaison de la hausse du chômage avec celles des récessions précédentes

Voyez la force du mouvement : c’est autant de consommateurs en moins. L’impact sur le reste de la population est aussi énorme, les ménages vont voir le danger qui les guette et leur taux d’épargne va remonter. Le chômage c’est ce que les chômeurs ne vont pas dépenser mais c’est aussi ce que les autres vont avoir peur de dépenser.

Ici il faut pointer une chose : c’est que la tendance des déflationnistes, c’est de s’inquiéter de cette consommation qui est en train de s’effondrer. Si personne ne consomme…alors on ne peut plus rien vendre, alors les entreprises font faillite, ça crée du chômage alors ça consomme moins et c’est ce qu’on appelle un cercle vicieux. Ce que je veux pointer comme question cruciale c’est  : “qu’est ce que ça veut dire exactement cette “solution” qui est de maintenir la consommation américaine ? “

La maintenir à quelle niveau ?

Si le niveau de consommation visé est celui de 2006…on peut se poser des questions sur la viabilité du modèle américain. En effet consommer ça ne suffit pas, il faut aussi produire !

Le taux d'épargne des ménages américains sur 40 ans

Le taux d'épargne des ménages américains sur 40 ans

Jusqu’aux années 80 les américains épargnaient à peu près 10% de ce qu’ils gagnaient par an. Ensuite on peut assister à une chute progressive de l’argent mis de côté : ils se sont mis à économiser de moins en moins…

Zoom :

Commencez vous à sentir le problème ?

Commencez vous à sentir le problème ?

Notez donc qu’en 2006 le taux d’épargne des ménages américains était bien négatif :  les ménages s’endettaient à l’échelle de la nation. A l’échelle du pays ils ont dépensé plus qu’ils n’ont produit. Pour un américain économisant 10 $ un autre en dépensait un peu plus…

Juste pour comparer, il est intéressant d’avoir le taux d’épargne des ménages français (jugé trop élevé par le candidat Sarkozy en 2007 , qui voulait importer le système de prêts hypothécaires américains en France) :

Oui on a une dette publique énorme par contre la dette privée...

Oui on a une dette publique énorme par contre la dette privée...visez la courbe verte, c'est celle que l'on compare : les français épargnent trois fois plus que les américains

Par conséquent je me demande : “est-ce après ce modèle d’épargne négative que courent les relanceurs anti-déflationnistes de l’économie américaine ? Idéalement ils voudraient revenir à un taux d’épargne négative ? Mais comment peut-on imaginer qu’un tel système est viable ? Pour reprendre une expression à la mode : “comment une nation dépensant plus qu’elle ne produit peut elle être prise comme un modèle de développement durable ?”

Alors on peut imaginer que l’on puisse répondre à cela : “mais voyons, le but n’est pas de revenir à une épargne négative ! Le but est simplement d’amortir le choc…” En effet, comme on l’a vu on peut imaginer que les américains vont reprendre l’habitude de mettre de l’argent de côté… Comme le graphique le montre ils vont recommencer à épargner…d’ici peu ils seront de retour à 10 % par an. Ce qui fait qu’il y aura environ 12% d’argent dépensé en moins en 2010 par rapport à 2006 : c’est énorme et il est effectivement judicieux de penser à amortir ce choc qui va faire très très mal à l’économie réelle.

Mais je ne résiste quand même pas à rapporter des propos tenus en 2006 dans le Wall Street Journal, à propos de ce taux d’épargne négative. Cela va permettre de constater que lorsque je demande si les relanceurs veulent revenir à taux d’épargne négatif, ce n’est pas absurde : certains trouvent ça très bien !

Voici donc l’extrait d’un entretien entre deux économistes : l’un dit “il faudra surement payer ce taux négatif un jour, les américains ne peuvent pas dépenser plus qu’ils ne gagnent indéfiniment”. L’autre (si vous voulez son nom cliquez sur l’hyperlien, moi je ne m’encombre pas le cerveau avec des cons) répond :

“The day of reckoning for consumers and the U.S. economy has been predicted for the last couple of decades. It hasn’t happened. Is this a case of “we ain’t seen nothing yet” or we do need to rethink the doom and gloom story? Here are couple of things to keep in mind:

(…)

Why would foreign investors keep lending to the U.S.? There are at least two reasons. First, the U.S. is still the largest and, arguably, the most resilient economy in the world — and will be for another few decades. World lending to the U.S. over the past two decades has paid off handsomely in terms of rapid global growth. Second, the U.S. does have a comparative advantage in producing financial assets (yes, debt). Think of the U.S. economy as a giant hedge fund. No, this is not a bad thing in this day and age of rapid financial innovation.”

Les gars qui tenaient ce genre de propos sont les mêmes qui sont au pouvoir aujourd’hui. J’aime bien le “pensez l’économie US comme un hedge fund géant”…

Outre cela j’ai mis en gras les deux raisons pour lesquelles  notre économiste estime qu’une nation de ménages qui s’endette n’est pas un problème et que le reste du monde continuera à lui prêter de l’argent à l’infini :

1-l’économie US est la plus solide du monde : 2 ans plus tard, on assiste à une crise systémique.

2-on est des pros pour produire de la dette sous forme de produits dérivés : du beau boulot oui !

Ce type de gros conard incarne la mentalité actuelle qui dicte la manière dont doivent s’orienter les plans de relance : éviter la déflation en continuant sur le même chemin. Les demeurés qui pensent ainsi sont aussi ceux qui continuent à se réfugier sur les T bonds dès que ça va mal. La dette américaine serait la valeur la plus sûre. Un Ponzi est-il un investissement sûr ? Madoff ne leur a pas suffit ?

Je vais arrêter là : j’ai juste défriché…on reviendra sur certaines choses. On reviendra sur la dette privée qui est la conséquence de cet endettement des ménages. La dette publique sera aussi évoquée : cela permettra d’entrevoir en quoi ceux qui se réfugient sur la dette américaine (et donc le $) risquent de changer d’avis tôt ou tard. J’aimerais  aussi continuer à donner quelques indicateurs qui auraient dû alerter n’importe quel “économiste” digne de ce nom.

On continuera à s’interroger sur ce que sous-entend un scénario exclusivement déflationniste…mettre le système sous perfusion pour maintenir une situation délirante, est-ce vraiment une solution ?

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13 Réponses vers “Inflation ou déflation ? (1ère partie)”


  1. 1 dacian avril 28, 2009 à 10:36

    Juste pour LIBOR, je ne sais pas si c’est tres fiable pour mesurer le mecanisme du credit.

    Si on a 3 banques, A, B et C. A prete a B qui prete a C qui prete a A (tout ca, la FED peut l’arranger). Personne ne perd, personne ne gagne mais LIBOR baisse. Donc le fait que la baisse du LIBOR implique que le credit marche c’est un mirage.

    Il faut regarder plutot les comportement des menages et des entreprises; le fait que les gens commencent a epargner c’est plus important que le LIBOR. Le fait qu’il y a de la surcapacite partout et que les entreprises n’ont pas interet a augmenter leur production ou se lancer sur des nouveaux projets (faute d’acheteurs) c’est egalement un raison pour ne pas faire du credit.

  2. 2 Walter Bunker avril 28, 2009 à 11:35

    Oui absolument, c’est ce que je dis d’ailleurs.

    En fait ce n’est même pas la FED qui arrange quelque chose ou pas, c’est juste que les banques font des transactions entre elles parce qu’elles savent qu’elles sont couvertes si jamais l’une d’entre elle fait faillite : l’État s’est porté garant.

    C’est donc encore un autre indicateur présenté comme positif alors qu’il ne signifie rien pour l’économie réelle si on ne le met pas en rapport avec le nombre de prêts accordés par les banques (ce qui est fait dans ce post).

    Ouvrez n’importe quel journal qui cherche ce qui va mieux : on vous parle du libor qui baisse, mais on ne vous dit pas que le nombre de prêts accordés par les banques baisse aussi.

  3. 3 BA avril 28, 2009 à 2:42

    Ce billet est tout simplement génial. Bon, j’ai cherché des chiffres concernant les Etats-Unis. Voici les chiffres que j’ai trouvés :

    PIB des Etats-Unis en 2008 : 14 264,6 milliards de dollars.

    Dette publique des Etats-Unis au 15 avril 2009 : 11 218 863 034 278 dollars (soit 11 218 milliards, 863 millions, 034 278 dollars), soit 78,6 % du PIB.

    Pour lire le montant de la dette totale (publique + privée) des Etats-Unis, il faut lire la page 15 :

    http://www.federalreserve.gov/releases/z1/Current/z1.pdf

    Domestic nonfinancial sectors : 33 517,9 milliards de dollars.

    Domestic financial sectors : 17 216,5 milliards de dollars.

    Foreign : 1 858,3 milliards de dollars.

    Dette totale (publique + privée) des Etats-Unis : 52 592,7 milliards de dollars, soit 368 % du PIB.

    Est-ce que vous arrivez aux mêmes résultats ?

  4. 4 Walter Bunker avril 28, 2009 à 10:05

    Je n’ai pas encore fait le calcul ! Mais oui je crois que c’est le point important à noter…
    Les déflationnistes ont trop tendance à comparer la situation US avec le japon des 90’s… Pourtant le point de départ n’est pas le même du tout !
    C’est donc ça l’idée…la déflation qu’on va contrer en empruntant…ça me laisse perplexe…ça fait déjà trop longtemps qu’ils empruntent en utilisant le statut du dollar. Y a des trous qui vont apparaître à tous les niveaux du pays lorsque l’on va se trouver face à la somme dérisoire d’impôts qu’ils pourront lever.
    Quand des États et des villes feront faillite, peut être qu’on commencera à se poser des questions à propos du $ ! Pour l’instant…

  5. 5 yannick avril 29, 2009 à 4:30

    Excellent cet article, felicitations ! depuis le début de la crise, au lieu de laisser faire le marché, on balance de l´argent dans les banques (qui en prime peuvent maquiller leur bilan depuis fin Mars). A la limite, on pourrait dire que les banques ont au moins le merite de ne plus preter a n´importe qui comme ils l´ont fait ces dernieres années. Donc a mon avis, soit on se dirige vers une depression deflationniste tres longue (le temps que le secteur privé sorte de la situation de surrendetement actuelle), soit les dirigeants americains nous pondent une petite guerre histoire de relancer leur economie…

  6. 6 Walter Bunker avril 29, 2009 à 6:03

    @BA oui c’est à peu près le compte juste ! Certains ont toutefois quelques milliers de milliards en plus…
    Merci pour le lien !

    @Yannick oui…qq chose comme ça, ou une hyperinflation à moyen terme ?

  7. 7 onewaythinking juin 3, 2009 à 7:48

    Bonjour,

    Je partage votre analyse,

    Je l’ai mise sur mon blog:

    http://www.penseeunique.fr

    Sincèrement,


  1. 1 La problématique du dollar (pour mieux comprendre la suite) « Blog du globe Rétrolien dans avril 29, 2009 à 10:37
  2. 2 La question de la dette totale des US « Blog du globe Rétrolien dans mai 5, 2009 à 12:42
  3. 3 Rapidos « Blog du globe Rétrolien dans mai 7, 2009 à 12:44
  4. 4 Le CPI : calcul de l’inflation aux USA (2) « Blog du globe Rétrolien dans mai 12, 2009 à 1:32
  5. 5 Inflation ou déflation ? (2) « Blog du globe Rétrolien dans mai 27, 2009 à 9:37
  6. 6 Inflation ou déflation ? (1ère partie) « LE BLOG DE LA CRISE Rétrolien dans juin 3, 2009 à 7:47

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