L’antispécisme vise à présenter la lutte contre la discrimination entre les espèces comme une juste continuation des luttes pour la libération des noirs ou des femmes… En se penchant sur ce que sous-tend ce genre de théorie…ce raccourci semble toutefois fort douteux…

Introduction :
Le droit des animaux est une question qui a émergé il y a une trentaine d’années, à la suite de la publication de l’ouvrage Animal Liberation de Peter Singer (1975). Si ce problème avait déjà été évoqué auparavant, c’est cependant à partir de cet instant précis que les mouvements de défense du droit des animaux connurent un véritable essor. La maltraitance des animaux, les expérimentations menées sur eux en laboratoire, ainsi que les conditions de l’élevage intensif ont été des phénomènes portés à la connaissance du grand public : celui-ci n’était auparavant pas sensibilisé à toutes ces questions, il n’avait pour ainsi dire absolument pas conscience que le mauvais traitement des animaux par les hommes pouvait poser des problèmes éthiques. L’ouvrage de Singer a cristallisé les bribes de mouvements pour la protection des animaux existants en leur donnant un arrière plan conceptuel, philosophique. Animal Liberation a ainsi fourni une raison d’être aux revendications réclamant l’application d’un droit des animaux : cet ouvrage efficace pour mobiliser les militants semble néanmoins pécher en ne faisant pas dans la demi-mesure, l’effet fédérateur d’une théorie relève en effet souvent d’une certaine radicalité. En d’autres termes, pour motiver les troupes il faut un discours puissant qui évacue toute forme de nuance : pour convaincre des citoyens de devenir militants en masse, il est facile de céder à la tentation des simplifications, des omissions et des déformations de concept. L’ouvrage de Singer a eu un impact énorme sur les mouvements de libération animale parce qu’il répondait aux critères suivants : clarté, simplicité, légitimité et intransigeance.
La clarté et la simplicité découlent de la façon dont la question des droits des animaux se présente. Ce fait est en effet expliqué comme la suite logique des mouvements de libération des noirs, des femmes ou des homosexuels. Les animaux seraient des sujets qui devraient bénéficier aussi de droits dont on les aurait spoliés des milliers d’années durant. De la même façon que l’on préjugeait de l’infériorité des hommes de couleur, on aurait des a priori infondés sur la nature des animaux. La notion de « spécisme », faisant écho au « racisme », sera alors créée. La revue « Les Cahiers antispécistes » donnent ainsi la définition suivante :
« Le spécisme (ou espécisme) est à l’espèce ce que le racisme est à la race, et ce que le sexisme est au sexe : une discrimination basée sur l’espèce, presque toujours en faveur des membres de l’espèce humaine (Homo sapiens) »1.
Cette apparente filiation avec les autres luttes des opprimés indique la volonté de s’ancrer dans une continuité : mais quelle continuité ? Quelles sont les racines philosophiques de ce courant de pensée ? La nécessité de légitimité implique en effet de fonder les revendications dans des écrits de penseurs célèbres : il faut l’inscrire dans une tradition. Mettre toutes les espèces animales sur le même plan a quelque chose de sympathique au premier abord, mais pourtant n’est-ce pas aussi un danger ? Cette position implique en effet un renoncement à une conception spécifique de la personne, on renonce à voir dans l’être humain une spécificité absolue : le statut de sa conscience, de la conscience qu’il a de lui-même ne le distinguerait pas de manière essentielle des autres êtres vivants.
Mettre l’espèce humaine et les autres animaux sur le même plan limite le spectre des courants philosophiques dont il sera possible de s’inspirer pour justifier l’antispécisme. Par exemple, toute morale mettant en avant la rationalité humaine comme cause du devoir paraît peu envisageable : une perspective de type kantienne est exclue par l’argument selon lequel un nouveau-né ou un attardé mental n’a pas de raison : il faudrait par conséquent exclure ces êtres du champ d’application de la morale, ce qui est rédhibitoire ! Si l’on exclut également une morale de type perfectionniste, il ne reste que l’alternative assimilable aux vues utilitaristes : le critère de souffrance sert alors de référent, tout être pouvant souffrir doit bénéficier de droits le protégeant autant que possible des violences physiques ou psychologiques. C’est ce critère qui sera choisi par les spécistes, la souffrance sera le pivot de leur argumentation : si la morale s’applique à tous les êtres qui peuvent souffrir, alors elle s’applique aux animaux. Toutefois, si c’est une idée tirée de l’utilitarisme, quelle est son champ d’application ? Bentham, père de cette doctrine, définit sa théorie ainsi :
« Par principe d’utilité, on entend le principe selon lequel toute action, quelle qu’elle soit, doit être approuvée ou désavouée en fonction de sa tendance à augmenter ou à réduire le bonheur des parties affectées par l’action. [...] On désigne par utilité la tendance de quelque chose à engendrer bien-être, avantages, joie, biens ou bonheur »2.
Le « principe d’utilité » est le fondement qui devra guider l’action humaine : c’est le principe qui fonde la morale utilitariste. Le côté implicite de cette théorie est souvent occulté par le militant de base, dont le souci de cohérence n’est que très relatif : la souffrance comme base de la morale sert à être entendu. Par contre, le fait que l’utilitarisme puisse justifier que l’on sacrifie une partie de l’ensemble d’une population, si la somme de bonheur/plaisir – c’est selon – est maximisée, est souvent occulté.
Les défenseurs des animaux se réfèreront donc plutôt à cette citation précise de Bentham :
« Le jour viendra où le reste de la création animale acquerra ces droits qui n’auraient jamais dû leur être refusés si ce n’est de la main de la tyrannie.» Continuer la lecture ‘L’antispécisme, un mouvement aux bases douteuses’
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