
Rawls a t-il été kantien ?
Introduction
Par « philosophie politique » nous désignons toutes les pensées philosophiques portant sur les rapports entre les hommes, sur la manière dont ils peuvent ou doivent s’organiser pour vivre ensemble. Les problématiques émanant de cette discipline sont donc multiples et dépendent directement de la morale. Cette discipline est souvent considérée comme scindée en deux : d’un côté les partisans d’une morale déontologique, de l’autre ceux qui soutiennent des conséquentialismes. Dans un cas, le cadre d’une action bonne est défini de manière arrêtée et l’on décrit son caractère juste par une procédure préétablie, dans l’autre on jugera de l’action par les effets qu’elle a eue, par son résultat : la stratégie aura alors été adaptée selon les circonstances. Kant représente de façon traditionnelle la morale déontologique ; il en est le meilleur exemple. C’est une position dure à tenir et qui nécessite un formalisme assez fort : pour être juste, Kant pose qu’il est nécessaire de s’abstraire de l’expérience qui est une trop grande source d’inconstance.
Sa théorie est donc attractive : pour saisir un concept comme celui de la justice, qui est une question particulière dépendante du vaste champ de la morale, elle offre en effet un niveau d’abstraction qui permet de penser les problèmes dans toute leur généralité. Une théorie de la justice fondée sur une pensée formelle a des chances de pouvoir englober un maximum de cas de figures, et de garantir une distance avec les intérêts qui pourraient influer de manière néfaste. Pour concevoir une justice véritable, il faut en effet être étanche aux influences contingentes. C’est pourquoi Théorie de la justice de Rawls a tant marqué les esprits, la pensée de la morale et du droit depuis sa publication : l’objectif affiché était en effet de proposer une réhabilitation de la vue kantienne sur la question, refondue avec une méthode analytique, permettant d’entrevoir la possibilité d’une résolution des problèmes de la mise en application de la morale kantienne. Ce qui fit le succès et la critique de Rawls, c’est donc cet objectif affiché de remettre une morale déontologique au goût du jour. Pour illustrer les différences entre conséquentialisme et déontologisme, revenons un instant à un niveau plus général.
La question de la manière dont doit être orientée l’action humaine est au centre de la philosophie politique, qui se donne comme tâche d’indiquer le ou les but(s) qui devrai(en)t être poursuivi(s) par les hommes. Ces « buts » peuvent être tout à fait différents d’une théorie à l’autre, mais l’on peut signaler que deux positions opposées peuvent exister : soit on érige des principes – à savoir des vérités de base indiscutables puisque censées pouvoir être reconnues par tous -, soit on refuse qu’il puisse exister de quelconques règles absolues, valables universellement, de façon intemporelle. Ces deux positions opposées sous-tendent chacune une conception particulière de la rationalité et de la philosophie en général. Dans le premier cas, on reconnaît à l’homme la possibilité de dégager une vérité sur laquelle chacun pourrait tomber d’accord en raisonnant d’une manière définie comme « correcte » ; dans le deuxième cas, on penche plutôt pour le relativisme, qui pose que « l’homme est mesure de toute chose », comme le déclarait Protagoras1, ce qui signifie que chacun a sa vérité qui peut ne pas nécessairement être partagée par l’ensemble des êtres humains.
L’homme est pourtant « un animal politique », comme l’avait remarqué Aristote dans Les Politiques2. Cela signifie qu’il doit nécessairement vivre en société : un consensus doit donc émerger face à l’alternative précitée. Il semble en effet qu’il n’ait pas encore été possible de mettre tout le monde d’accord à propos de principes que tout le monde partagerait : les tentatives pour en arriver là ont toujours dû forcer le destin en finissant par échouer dans la violence et le chaos. Quant à la seconde position, si on l’admet, cela signifie qu’il ne peut pas y avoir de projet commun et l’on verse donc immédiatement dans l’anarchie totale, ce qui est impossible étant donné la nature nécessairement sociable de l’homme. Il apparaît donc comme nécessaire de penser des systèmes qui soient intermédiaires et qui, sans tomber dans le relativisme total, puissent garantir une flexibilité qui permette à la théorie d’embrasser le monde de manière adéquate lors de sa mise en application. Ne pas sombrer dans le relativisme semble forcément signifier « ériger » quelques principes. Est-il donc possible de concevoir un système qui se voudrait universel, mais qui respecterait en même temps les différences de points de vue ? C’est vers ce type de question que se tournera Rawls, de façon à échapper à l’étiquette de « doctrine compréhensive » que Catherine Audard, dans son édition française de Justice et démocratie, définit ainsi : « Il s’agit de doctrines philosophiques, morales ou religieuses personnelles qui englobent de manière plus ou moins systématique et complète les divers aspects de l’existence humaine. »3 Cela désigne en fait toute théorie qui englobe les différentes problématiques de la philosophie traditionnelle pour en proposer des solutions sous forme d’un système cohérent en lui-même, mais qui ne peut éviter d’en nier d’autres. Si le marxisme en est un des exemples les plus évocateurs, on peut néanmoins constater que de manière générale beaucoup de systèmes philosophiques n’arrivent pas à se soustraire à cette caractérisation.
Chez Rawls cette notion de « doctrine compréhensive » a évolué et est devenue centrale à la suite de la publication de Théorie de la justice en 19714. Le projet initial était d’étendre la portée de cette œuvre maîtresse pour en faire un système permettant d’évaluer et de décrire toutes les composantes du phénomène humain, parvenant ainsi à une théorie de la justice valable de manière universelle. Théorie de la justice se présentait comme une tentative d’opposition aux morales dominantes : utilitarisme en première ligne, mais aussi celles de type intuitionniste ou perfectionniste. Ayant au départ pour projet de réhabiliter une morale de type « kantien » en réponse aux courants d’idées dominant la question, les éléments conceptuels provenant de la pensée du philosophe allemand étaient centraux et vindicatifs. Par « kantien » nous entendons l’importance accordée au concept d’autonomie, dont découlera l’aspect universel du système qui aurait été censé pouvoir être valable pour n’importe quelle société humaine. C’est particulièrement sur ce dernier point que les travaux postérieurs à 1971 reviendront : la tendance universalisante de Théorie de la justice s’effacera au profit d’un accent mis sur la méthode constructiviste, qui symbolisera désormais l’aspect kantien de la pensée de Rawls. Simultanément, d’autres influences provenant plutôt de la philosophie pragmatique se feront plus visibles.
La question qui peut donc se poser est la suivante : Rawls a t-il fait évoluer sa pensée dans cette direction parce qu’il a renié certaines de ses convictions, ou bien le choix d’embrasser une pensée empreinte de davantage de pragmatisme était-il nécessaire ? Ce processus de réhabilitation d’une justice déontologique sera-t-elle couronnée de succès ? La sauvegarde des éléments kantiens qui n’ont cessé d’être édulcorés au cours des recherches, pourra t-elle être jugée satisfaisante ? Ou bien n’a- t-il fait que se conformer à ce que lui prescrivait son époque, sans vraiment avoir le choix s’il tenait à garder une certaine cohérence face aux critiques qui lui furent adressées ? Cette dernière possibilité sous-entendrait donc que le la pensée du devoir-être comme devant prescrire l’être serait une idée dépassée… Autant de questions donc, qui se doivent d’être traitées.
Présenter Rawls comme un rénovateur de la pensée de Kant est une démarche fort séduisante, mais il semble indispensable de tirer au clair ce que ces deux penseurs ont réellement en commun. Entre un projet que l’on annonce en début de carrière et ce qui en aura été effectivement réalisé à la fin, les différences peuvent être vertigineuses. Cela ne présuppose pas un manquement, mais peut être plutôt une erreur de perception quant à l’intérêt du travail fourni : en d’autres termes, une pensée peut se révéler intéressante pour d’autres raisons que celles qu’auraient imaginées l’auteur. Le fait de constater que Rawls est moins kantien qu’il n’y paraît, poussera donc à se demander quel peut bien être le véritable intérêt de son travail, qui est peut être autre que celui que la majorité des critiques s’accordent aujourd’hui à lui donner. Les objections communautariennes qu’il a reçues vis-à-vis de sa Théorie de la justice devront être reconsidérées si l’on estime qu’elle sont un facteur non négligeable de la corruption de l’intention première de Rawls.
Dans un premier temps, nous nous intéresserons donc à ce que Rawls entend par « doctrine compréhensive » ; il faudra se questionner sur ce qui l’a poussé à développer ce concept qui deviendra pour lui un élément aussi contraignant que fondamental : quelles sont les motivations du communautarisme? En quoi consistent les revendications de ce courant de pensée ? Un deuxième moment devra dégager l’éclairage que peut fournir Kant quant aux revendications communautariennes : celles-ci apparaissent plus claires si l’on peut leur opposer une alternative, qui rend du même coup leurs faiblesses apparentes. Un troisième volet fera apparaître que les difficultés de Rawls pour répondre à la critique communautarienne sans se compromettre découlent peut-être de choix qui sont déjà implicitement faits dans Théorie de la justice. Ces décisions ont pourtant pour conséquence de mener à des tensions qui débouchent sur des incohérences : c’est ce que nous verrons dans une quatrième partie, au cours de laquelle sera exposée la démarche de Renaut, qui a un but semblable à Rawls. Les mêmes inconvénients se feront jour : par conséquent, dans un cinquième moment, les insuffisances du Droit des gens apparaîtront comme la continuité logique du type de raisonnement que Rawls a adopté. Pour y voir plus clair une comparaison de cet ouvrage avec Vers la paix perpétuelle de Kant se révèlera très utile. Les faiblesses de l’édifice conceptuel de Rawls seront toutefois telles, qu’elle conduiront à s’interroger dans une dernière partie, sur les possibilités de défendre de façon efficace une morale déontologique du type de celle que semblait poursuivre le jeune auteur de Théorie de la justice.
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Les prérogatives de Rawls, le contexte de sa critique et son arrière-plan conceptuel
Échapper à la classification de doctrine compréhensive
La notion de doctrine compréhensive s’est développée chez Rawls à la suite de Théorie de la justice et tout spécialement dans les années 1980, à la suite des différentes critiques qui lui furent adressées. Ce sera l’un des éléments clés de l’évolution de la pensée rawlsienne et on la trouve définie ainsi dans Justice et démocratie : « [une conception] est dite compréhensive quand elle comprend les conceptions de ce qui a de la valeur pour l’existence humaine, les idéaux touchant à la vertu et au caractère personnel, idéaux qui influencent une bonne partie de notre conduite non politique [...]. Les conceptions religieuses et philosophiques ont tendance à être générales et parfaitement compréhensives. »5 Autrement dit, le spectre des systèmes de pensée pouvant se ranger sous cette étiquette est assez large : dès lors qu’il y a prétention d’une compréhension du phénomène humain dans sa globalité, cette classification de « doctrine compréhensive » paraît quasi inévitable. La volonté de mettre en avant ce concept répond à un constat que l’on est forcé de faire lorsqu’on contemple l’histoire en général, et celle du 20e siècle en particulier. Il apparaît en effet que, contrairement aux attentes des Lumières qui voyaient en la rationalité un principe unificateur, les manières de concevoir le monde dans son ensemble n’ont jamais été aussi diverses et vindicatives. Plus grave, il semble qu’on ne puisse plus espérer un triomphe d’une raison unique dans un futur proche ou lointain ; a posteriori, nombreux sont ceux qui clament que ce ne serait pas souhaitable.
Aussi inquiétant que cela puisse paraître, ceci ne semble pourtant pas signifier la fin de la pensée, la fin des débats sur les questions de morale : à notre époque, il serait ainsi plus adéquat de parler d’un changement dans la manière dont les questions doivent se poser en philosophie politique : au « que dois-je faire? » succéderait un « comment puis-je faire ce que je dois faire ?» Paradoxalement, le problème aujourd’hui ne semblerait plus être tant de savoir ce qui est à faire, mais plutôt de savoir comment mettre en application les théories et concepts dont on dispose : on postule donc par exemple qu’une notion comme l’égalité est largement admise comme devant être promue partout dans le monde. On peut déjà relever ici un paradoxe : la rationalité est reconnue comme fractionnée à l’infini, mais dans le même temps on pose la valeur « égalité » comme universellement acceptée, voire indiscutable. Ce paradoxe est d’autant plus fort qu’on peut le constater non depuis une perspective d’ensemble, mais plutôt au sein même de certains courants de pensée, et souvent au sein même d’ouvrages écrits par une seule et même personne.
Le problème de l’égalité complexe
Les difficultés de l’égalité naîtraient donc au moment où on l’applique : certains opteront pour que tout le monde ait un statut semblable, alors que d’autres interpréteront comme contradictoire une égalité qui refuserait d’admettre les différences et favoriserait ainsi certaines identités dominantes plus que d’autres, souvent en situation de minorité. En d’autres termes, il n’y aurait pas une « justice », mais, selon le mot de Walzer, des « sphères de justice »6. Cette idée sous-entend par exemple que les inégalités économiques ne sont pas injustes en elles-mêmes, mais qu’elles peuvent le devenir si elles coïncident avec d’autres types d’inégalités. Pour constater une injustice, il faudrait par exemple que des pauvres au niveau financier soient aussi démunis au niveau éducatif : il y aurait injustice à partir du moment ou la non-distribution d’un bien se fait en fonction de la non-possession d’un autre. Ici, pas d’argent, donc pas de diplôme, alors injustice. Ce principe peut se résumer par la phrase suivante : « Les critères et les dispositifs de distribution sont intrinsèques aux biens sociaux et non au bien en soi [...]. Toute distribution est juste ou injuste relativement à la signification sociale des biens concernés. »7 Il est à noter que cette perspective insiste donc sur le refus de reconnaître une base de principes de justice auxquels il serait possible de se raccrocher de façon absolue ; le juste et l’injuste sont ici renvoyés à une question de rapports, qui sont à réexaminer à chaque instant. Ce point de vue permettrait une souplesse accrue dans la lutte contre les injustices, autorisant ainsi des actions contre les inégalités à des niveaux plus locaux ; schématiquement, cela revient à l’énoncé suivant : pas de base à la justice, donc pas besoin de se référer à une quelconque autorité plus ou moins abstraite pour l’appliquer. Pourtant, comme nous le verrons plus loin, une justice fondée sur un formalisme n’est pas forcément lointaine ; au contraire, chez Kant, elle se situera au sein de chacun.
Le cas québécois, figure plutôt positive des revendications communautariennes
Les problèmes d’application de l’égalité peuvent aussi être illustrés d’une autre manière : par exemple, lorsque qu’une communauté réclame d’être reconnue. Les problèmes de communautés « plus égales » que d’autres sont au centre de la réflexion du philosophe canadien Charles Taylor. L’exemple québécois développe cette problématique de manière très efficace : qu’est-ce en effet qu’une égalité dont une communauté profite plus qu’une autre ? Ainsi, le cas particulier des Canadiens francophones pose la question de l’égalité au sein d’un Etat multinational. Cet exemple est d’autant plus intéressant qu’il parle de lui-même, dans le sens où il met en scène des populations auxquelles un Français peut facilement s’identifier : ici pas besoin d’explications, on se sent tout de suite proche des opprimés. Les acteurs ne sont pas lointains, les « oppressés » ne se disqualifient pas en usant du terrorisme, bref le problème ne peut pas se résorber de lui-même. Concrètement, le conflit prend la forme suivante : les Canadiens francophones désirent pouvoir pratiquer leur langue et la transmettre, cela ne pose en théorie pas de problème, puisque ce droit leur est reconnu par la constitution. Toutefois des problèmes se font jour dans la pratique : les francophones sont en effet écrasés par la forte densité de population anglophone environnante. Les frontières du Québec, ainsi que les murs mêmes des maisons et des écoles francophones sont perméables à la langue anglaise ; celle-ci ronge donc peu à peu les restes de culture française qui font la spécificité québécoise. En résumé, si le droit de parler français est garanti par les principes de base de l’État, où l’égalité occupe une place centrale, la mise en pratique se fait pourtant anticonstitutionnellement, puisque malgré le droit de parler français au Québec, cette langue semble condamnée à s’éteindre, étouffée de toutes parts par l’omniprésence de l’anglais.
La seule façon de contrer ce phénomène serait donc de mettre en place des dispositifs de discrimination : les enfants nés dans une famille francophone devront nécessairement aller dans des écoles utilisant leur langue. La liberté de choisir la langue de l’école où l’on envoie ses enfants est laissée au seuls anglophones. La discrimination, en tant qu’elle est qualifiée de positive, ne serait une inégalité qu’au premier abord : le refus du droit de choisir où sera éduqué son enfant ne serait donc qu’une inégalité apparente, visant à satisfaire une notion d’égalité qualifiée de « complexe ». Cet adjectif marque bien le but annoncé : moderniser la conception classique de l’égalité en prenant en compte tous ses paramètres d’application pouvant déboucher sur des effets pervers.
Dans cet exemple, le raisonnement appliqué est en fait le même que la règle précitée que pose Walzer, à savoir que la notion d’égalité est toujours relative. Toutefois, d’une certaine façon les principes divergent : il est ici clairement question de l’égalité d’une communauté par rapport à une autre et non d’un problème de répartition entre individus. Or il semble évident que les problèmes d’États multinationaux doivent être considérés dans une optique prudente, où l’on prend en compte le fait que l’histoire n’est pas parfaite et qu’il faut faire avec, en s’en accommodant. Si l’on accepte que l’on ne puisse pas changer l’histoire, on peut toutefois parier sur une capacité de l’individu à se régénérer, ce qu’il peut faire en produisant lui-même ses propres normes à tout moment, par l’exercice de sa raison. Opter pour une notion d’égalité découlant d’un pur formalisme ne signifie pas pour autant nier les problèmes rencontrés sur le terrain ; au contraire, à chaque instant il semble nécessaire de prendre la mesure de l’écart entre ce qui est et ce qui devrait être. Cette tension entre deux pôles, qui permet d’amorcer une réflexion et de dégager des perspectives constructives, est impossible à obtenir avec une notion d’égalité qui serait flottante, relative, et donc insaisissable. En prétendant s’adapter au réel, elle lui retire en fait toute emprise. Plutôt donc que de parler de discrimination positive, ou d’inégalité apparente en vue de l’atteinte d’une « véritable » égalité dont on aurait pris conscience qu’elle est « complexe », il serait plus raisonnable de parler de la manifestation de l’autonomie d’un peuple au sein d’un État multinational. L’erreur est de penser qu’il faut remanier la notion d’égalité, alors que l’enjeu se situe dans la réflexion qu’il devrait y avoir à propos de la manière dont doit s’articuler et s’organiser un État abritant en son sein différentes nations.
Le cas de la Belgique, figure plutôt négative des revendications communautariennes
Dès lors que l’on brandit le spectre de l’égalité comme notion « complexe », qui peut par conséquent prendre la forme apparente de l’inégalité, on ne comprend plus grand-chose et l’on crée des tensions inutiles. L’égalité qui prétend s’appliquer par la mise en place de procédures ayant pour base l’inégalité est vouée à l’échec : en devenant une notion relative, elle donne le départ de la course aux rivalités. La Belgique est un formidable exemple d’une politique de l’égalité « complexe » appliquée jusqu’à l’absurde et symbolisée par la possible sécession de la Wallonie et de la Flandre. Une égalité « complexe », et donc mettant en jeu des notions relatives, mettra toujours l’accent sur tel ou tel aspect plus que sur tel autre, rendant ainsi l’objectif à approcher incompréhensible et inatteignable.
En privilégiant la langue par exemple, en en faisant un facteur déterminant dans l’examen de la validité d’une égalité, on évacue bon nombre d’autres paramètres qui, s’ils étaient eux-mêmes mieux réglés, influeraient plus sur la vie des gens. On peut d’ailleurs constater que le sujet des langues – officielles, régionales, de l’État, des peuples formant l’État, etc. – est une question hautement passionnelle. Elle provoque des débats déchaînés et souvent inaudibles entre certains qui se sentent spoliés et d’autres qui s’estiment trahis puisque ayant à une époque eux-mêmes favorisé la conservation de certains dialectes. Avec le temps, les populations se sentant oppressées demandent une reconnaissance de plus en plus importante, allant parfois jusqu’à vouloir supplanter la langue qui fut usuelle des années durant, mais qui est devenue peu à peu un symbole d’oppression liberticide, étouffant les aspirations de toute une partie de la population. Cette caricature est à peu de chose près le schéma qu’incarne aujourd’hui la Belgique : le français s’était en effet imposé au cours de la première moitié du 19e siècle chez les élites, et donc comme langue courante de l’administration. L’établissement de la langue française s’est produit, il est vrai du fait de la supériorité économique et culturelle qu’avait à l’époque la Wallonie sur la Flandre. Mais c’est aussi et surtout la multiplicité des dialectes et l’absence de grammaire flamande qui étaient en cause : le français fut pour les Flamands un moyen de se comprendre entre eux.
Le flamand8 était en effet comme ce qu’on appelle la « langue bretonne », à savoir un agrégat de différents dialectes hermétiques les uns aux autres, changeant d’une vallée à l’autre. La conséquence en est qu’à partir du moment où les Flamands se sont mis à revendiquer des droits et qu’ils se focalisèrent sur l’exigence de l’unilinguisme de leur région, ils durent créer une grammaire à partir du néerlandais. Ce cas est intéressant dans la mesure où le manque de lucidité sur la nature des revendications de départ mène progressivement à une absurdité totale, à savoir la création d’un flamand spoliant les différents dialectes pré-existants, ainsi que le renoncement à la richesse d’un bilinguisme de la région, où le français aurait pu subsister aux côtés du flamand. Il eût plutôt fallu se battre pour que l’on mette fin à l’accès au droit de vote se faisant par l’acquittement d’un impôt, qui empêchait toutes les personnes aux moyens limités de participer à la vie politique. Cet impôt, le « cens », était payé par une immense majorité de francophones. En se focalisant sur leur langue, les Flamands se sont trompés de combat, et leurs revendications linguistiques incessantes ne les ont pas aidés à se soustraire à la domination wallonne. Le résultat fut au contraire un renforcement du conflit, les nationalismes étant exacerbés dans les deux camps.
Si l’on adopte un point de vue communautarien comparable à celui qui interprète l’inégalité réparatrice sur un point particulier comme condition sine qua non de la « véritable » mise en œuvre de l’égalité, on comprend les revendications vis-à-vis des Wallons. Mais il y a pourtant fort à parier que si les Flamands avaient plutôt basé leurs revendications sur l’égalité de droits du citoyen, du droit de vote, du droit à l’éducation et à l’accès aux hautes responsabilités dans la fonction publique, leur stratégie aurait été plus payante, moins néfaste, et pour eux, et pour la Belgique entière. L’insistance à propos de la langue flamande ferma longtemps les portes des administrations à de potentiels hauts fonctionnaires flamands ; elle ruina aussi le sentiment d’appartenance à la nation belge, en contribuant à rejeter tous les problèmes sur le dos des Wallons – et vice-versa du côté wallon… Il est important de préciser que ces derniers ne sont pas de pures victimes au contraire : eux aussi ont pratiqué une politique basée de façon exclusive sur la seule question de la langue, en tentant de franciser un maximum de Flamands, cela toujours sans succès. Le combat des deux adversaires s’est établi autour de préceptes ne menant nulle part : à particulariser et à fragmenter la notion d’égalité, on se détourne en effet des questions de fond. Celles-ci, si elles avaient été posées plus tôt, auraient résolu les questions de langues de façon subsidiaire. On pourrait en effet supposer que la reconnaissance du flamand comme langue pleinement officielle ait découlé de la création d’un État fédéral ; en d’autres termes, on pourrait imaginer que prenant en compte les conditions de leur État, à savoir l’existence de deux grandes régions linguistiques, ils auraient décidé d’adapter celui-ci aux peuples les constituant, et non le contraire. Adapter l’État ne signifie pas modifier ses principes fondamentaux, sur lesquels on se penchera plus loin, mais modifier la manière dont il articule l’organisation de la population qu’il représente. Si aujourd’hui le débat belge s’est focalisé sur ces questions précises, il semble malheureusement qu’il soit trop tard et que des années de revendications morcelées et portant sur des égalités parcellaires, aient ruiné à tout jamais tout débat possible : si le pays est encore en un seul morceau, c’est grâce à Bruxelles qui est une sorte de « Jérusalem belge ».
Les questions d’égalité qui sont traitées selon des principes relatifs, ouvrent la porte à des débats passionnels qui passent à côté des véritables problèmes. Cet état de fait peut être rendu apparent par l’exemple d’autres pays, où une langue d’État a pu subsister afin que les citoyens ne parlant pas la même langue puissent communiquer entre eux. Une solution intermédiaire peut être la coexistence pacifique de différentes langues. Les habitants de ce type d’État sont ainsi souvent multilingues ; on peut ainsi citer la Suisse ou l’Espagne. Ces exemples restent problématiques, mais ils montrent qu’en adoptant un point de vue constructif, en se fixant une fin raisonnable, les problèmes de revendications de communautés peuvent s’apaiser dans le temps. L’Inde est ainsi un cas particulier, dans la mesure où la langue des affaires et de l’administration est celle de l’ancien colonisateur – cela permettant de passer outre les difficultés de communication entre Indiens, dues à l’existence de 23 langues officielles et 1600 recensées – mais c’est un exemple où l’on peut voir qu’il vaut mieux laisser passer les passions du moment, et opter pour des principes plus solides et formels, ceci afin de développer une vision à long terme : s’il a un jour été question d’abandonner la langue anglaise en Inde, il semble qu’elle soit aujourd’hui vécue plus comme un atout qu’une oppression. Somme toute, ériger une revendication quant à des droits particuliers d’une communauté comme principe de fondation et d’organisation d’un État semble être une erreur.
Si l’égalité « complexe » est problématique, quel autre type d’égalité lui opposer ?
Si les thèses d’inspiration communautarienne tentant d’affiner la notion d’égalité ne résolvent pas les problèmes, elles répondent néanmoins au besoin de résoudre un conflit classique. Le problème de citoyens « plus égaux que d’autres » au sein d’un État, peut être présenté comme résultant des difficultés de concilier la liberté et l’égalité. Une approche communautarienne relèvera en effet l’aspect liberticide d’un État axant sa politique sur l’égalitarisme : elle dénoncera le potentiel nivellement de la population. Liberté et égalité seraient-elles deux notions s’excluant l’une de l’autre ?
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